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Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Aristocratie du Vide & Sciences Exactes de l'Echec

Publié le par Wilhelm Leonide Von Goldmund
Si tôt, ce n'était pas du Jeu...

Elle avait dans les orbites des empreintes maladives et des cicatrices hululant, de ces signes inamovibles qui balafrent le regard de ceux et celles qui en ont trop vu, trop tôt, et qui attendaient sereinement la fin, blottis cependant dans une compassion inextinguible pour ceux qui allaient rester et subir. Ses yeux noirs et tranchants, tendres et rigolards par instants... deux miroirs paumés de faon trop vite fané, ricochant pourtant d’une tendresse incongrue. Silhouette fluette, cassée par une gangue de métal fatiguée, portée à bout de voix par un filet malingre mais doucereux, une minuscule partition d’espoir avarié entre les piliers inutiles de « l’exclusion temporaire du milieu normal ». Son chant de canari bancal, proprement impossible en ces lieux, je m’y suis plongé dès la première mesure pour ne plus jamais en revenir. Ça sonnait cristallin et fluide, fatal et entêtant, infiniment triste et brumeux aussi, mais, derrière tout cela, il y avait bien l’alliance impossible de deux âmes damnées aux trois quarts consumées. La beauté suprême sous la croûte purulente de l’enfermement pur et simple.

Petite nuque fiévreuse tordue par la douleur, petit murmure chafouin comme perpétré au fond d’un sous-bois par une apprentie sorcière un peu maladroite, petit rire de petite fille embourbée dès sa plus petite éclosion dans la folie et l’ordure de l’homme-phallus triomphant, petit corps brisé jamais découvert, aimé à en hurler, serré contre moi à m’en fracasser le destin... et il l’est bel et bien... mais nous le savions tous deux et ça nous faisait bien rire. Nous arrivions à nous moquer de la Mort qui ne manquerait pas de t’ôter de ma vie. Mais si tôt, ce n’était pas du jeu...

Ils ne nous ont pas laissé le temps de nous aimer, ça dépassait bien trop dans la marge et leur éclaboussait le compte-rendu, le rendement, le profit, et surtout ces putes de STATISTIQUES. Il fallait avant tout rentrer dans le rang et fermer nos clapets d’azur. L’amour transi et inconditionnel gêne immanquablement l’impôt sur le devenu, il faut croire... Planète de lois, de mesures, d’ordres et de pouvoirs, tu vois, je ne t’en veux même plus. Je savais que tu tuais les anges véritables de toute manière, je l’ai remarqué bien vite, alors pff ! Souille et pille, viole et engraisse-toi... Nous, nous ricanerons lorsque tu imploseras de vacuité haineuse, de pitoyables simulacres de bonheur qui farcissent la caboche anémiée des ânes abattus et bâtés, téléguidés vers les centres commerciaux insecticides et les écrans débilitants.

Nous étions en dehors du système à perte, vulnérables comme des poussins retors, mais à ce point affranchis du poids du temps que nous n’avions plus qu’à nous consacrer à l’apesanteur l’un de l’autre. Se voler des baisers aux détours des couloirs exsangues, faire la nique aux infirmiers bêtas en jouant à cache-cache-trompe-l’oeil comme des gosses bien trop grands mais bien trop malheureux pour faire autrement. Subvenir, subsister, survivre en sous-marin mariné. Le quotidien devenait un château de cartes impavide que nous soufflions le soir venu en nous souhaitant une bonne dose d’oubli et de rêve anesthésiant... jusqu’à la première caresse du matin.

Et nous étions heureux en enfer, parce que nous étions là, vivants et pensants, dégoulinants de substances et de promesses tacites, lorgnant de loin en loin sur la date de notre sortie promise, la libération de notre univers mutuel, recomposé par la présence de l’autre, l’espoir immaculé retroussé aux manches par la brise d’un renouveau brûlant. L’amour alors encagé allait nous foudroyer ou nous éblouir, mais nous voulions goûter avidement ses ailes translucides, devenir enfin nous-mêmes, oublier enfin les souffrances poisseuses, les privations aiguisées, la maladie tenaillant, les frustrations accumulées, la solitude impériale et l’ennui diffus de nos prisons intestines. Tu m’avais dit en souriant : « Il est peut-être temps pour nous d’être heureux ? Au moins essayer ? Je veux bien essayer avec toi... Nous l’avons mérité, je crois... ». Mais évidemment, tous les plans sont faits pour être contrariés...

Sans raison, sans prévenir non plus -mais à quoi bon prévenir des fous ? Ils n’ont pas de conscience, c’est bien connu, et encore moins de pouvoir d’achat- ils t’ont jetée dehors, te balançant ton maigre sac au visage. SDF, oui, ça fait désordre dans la société des vainqueurs paradant, alors on pointe (du doigt) et on tire (à vue). Toi qui n’avais été qu'écoute attentive, patience infinie, conseils et tendresse avec les pauvres gosses horrifiés, brutalisés, violentés, perdus, assoiffés de chaleur mais instrumentalisés par la camisole chimique. Toi qui avais aimé les pauvres, les démunis, les enfants du malheur, et qui avais pardonné la connerie imputrescible et la mauvaise foi forcenée du corps médical psychiatrique du lieu, et surtout son incompétence fondamentale à tolérer la différence, à accepter le cœur à la place de la raison, pour mieux nous braquer dans des cases à la facilité bourreaucrate et nous défaire à jamais de tout libre-arbitre. Un hôpital de ce genre, c'est bel et bien une taule de luxe... sauf que nous deux, nous étions éperdument innocents de tout crime.

Toi qui m’avais aimé pour celui que j’étais et non pour ce que je faisais, qui m’acceptais sans jamais me juger, qui me calmais si bien alors que tu avais traversé des multitudes de zones sinistrées bien plus atroces que mon passé ridicule de petit-suicidé nanti. Ils t’ont jetée comme on jette un mouchoir salingue, un mégot sans plus de combustible, n’ayant pas saisi que tu t’élèverais aussitôt vers les soies et les nuées, enfin légère, libérée, débarrassée de la bêtise incarnée, des envies létales, du poids inhérent à ce monde-machine qui broie avant même de comprendre, par peur, par ignorance, par médiocrité atavique.

Ma petite feuille de laurier en sang, mon seul amour en décomposition, ma petite femme enflammée, ma petite plaie adorée du bout des chuchotements, sereine malgré l’outrage, aimante malgré l’horreur qui guette et qui ne rate jamais, mon Ange... Toi, éperdue mais jamais larmoyante... tu me visites souvent en rêve éveillé, me rassurant d’une caresse sur le front, me confortant dans l’idée magnifique et jamais abandonnée que tout ceci n’est qu’un long cauchemar solitaire et que tu m’attends bien loin, au-delà, plus fort et plus fou, dans notre chez nous, enfin, puisque ici-bas nous ne sommes que des agneaux décérébrés, des « faibles» et des « inadaptés » comme ils disent, conditionnés pour la conserve et la procréation d’une race qui s’autodétruit dans le néant des étoiles...

Tu n’es pas morte. Pas plus que moi. Car rien ne meurt jamais...

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