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Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Aristocratie du Vide & Sciences Exactes de l'Echec

Publié le par Wilhelm Leonide Von Goldmund
Le Poids Mort (1997)

Quand je marche dans la rue, je n'avance pas.

C'est la rue qui glisse sous mes pas.

Et les gens avec...

Quand je vais dehors, j'ai l'impression de perdre quelque chose.

J'ai l'impression qu'on me vole mon espace, ma vie, et mon temps.

Pour arranger les choses, je mets des gants de cuir noir.

Quand je regarde les vivants, je vois aussi loin que dans un puits.

Je vois des opérations mathématiques, des soustractions surtout.

Je vois des schémas de machines à dénoyauter les citrouilles.

Je vois des parures de poussière et des bijoux de paille.

Et aussi des projectiles de plomb en forme d’œufs rassis.

Quand je regarde défiler les symboles sur les panneaux,

Je me dis qu'ils sont destinés à tout le monde sauf à moi.

Et un 45 à vendre sur le terrain piégé !

Et un 90 à louer sur le passage clouté !

Bravo ! Bien joué, les kékés !

Quand je rentre chez moi, je dors debout.

Pour ne plus rien voir.

Et je m'installe devant un écran blanchi à la faux... pour ne plus rien penser.

Je me regarde dans la glace, et je vois celui que j'aurais pu être.

Et ses réussites, et ses aventures.

Et aussitôt après, seule parade aux tiques... JE DORS !!!

Au début, ça a commencé par la nausée en bateau. Comme beaucoup de braves gens, équilibrés pourtant. Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Puis est arrivée une appréhension de plus en plus marquée pour les longs trajets en voiture. Avec malaise croissant. Étrange.

Ensuite les voyages en train et en métro sont devenus sources de douleur, d'angoisse et de malaise. Chaque trajet devenait éreintant, surtout en regardant le paysage. Pour me déplacer il me restait le vélo. J'ai commencé à vraiment m'inquiéter lorsque ce moyen de locomotion m'a petit à petit causé des souffrances intolérables.

A cette époque, je ne pouvais plus voir une voiture ou un scooter sans vomir. Peu à peu, j'ai désappris à marcher, car toute notion de mouvement me paralysait de terreur. Il fallait que tout autour de moi soit calme et immuable. Aujourd'hui, je suis assis dans une boîte close, et le rythme incessant de mon cœur qui bat pesamment, lentement me fait perdre le peu de raison qu'il me reste :

JE SUIS DEVENU LA STATUE VIVANTE DU REFUS DU MOUVEMENT...

Parfois, d'une brusque impulsion des talons, je veux décoller du sol. Je commence à m'élever, entrevoyant au loin des choses merveilleuses et cachées. Aussitôt après, la terre entière s'agrippe à mes chevilles pour me tirer vers le bas. Et ils me disent TOUS :

« Reste-là, tu es comme nous.

Tu es normal ! ».

Mon cerveau est intérimaire, il agit par saccades. La plupart du temps, je lui ordonne de fonctionner au minimum.

Quand je mets mes œillères pour sortir, il change de régime. Son bourdonnement continu me lance des avertissements.

Quand je suis plongé dans la paix moite, il se relance tout seul. Des associations incongrues se dessinent et se meuvent sur le plafond. Des rires silencieux se répondent et résonnent d'une oreille à l'autre. Je le remercie alors d'être aussi facétieux et il me réchauffe d'une bouffée de béatitude. Il est mon seul rempart contre l'ennui ambiant et l'agression extérieure. Il me protège souvent mais sait aussi se montrer cruel et intraitable, quand il le veut. Il fouille les lacs oubliés pour mettre à jour des pierres tranchantes et insaisissables. Il perce, vrille, et taillade la moindre hésitation, la moindre faille. Il exhume l'étranger jumeau et sa cohorte noire. Il me laisse entrevoir l'Alliée mais la bannit de ma mémoire. Il fait resurgir l'Abominable sans raison, et efface la Joie devant le sacré.

Peut-être simplement pour me punir de négliger ainsi son écrin de chairs déclinantes...

J'aime fumer à ma fenêtre en regardant les nuages défiler.

J'aime écouter de la musique en fermant les yeux et en débridant ma conscience.

J'aime marcher seul dans la forêt en été, en imaginant des rencontres terrifiantes.

J'aime me faire un festin de merde américaine et roter le tout en ayant honte.

J'aime qu'on pense à moi en bien, qu'on me trouve quelque chose de spécial.

J'aime partir loin d'ici, et revenir à toute vitesse en ouvrant grands les yeux.

J'aime pleurer en regardant une belle histoire désespérée.

J'aime les combatifs extrêmes qui recherchent ce qui n'est pas d'ici.

J'aime la sincérité animale et sa confiance aveugle.

J'aime faire peur aux bébés dans les landaus trop gauches.

J'aime accomplir des actes qui n'ont aucun sens, surtout pour moi.

J'aime la tiédeur du sommeil et ses mystères enfouis.

J'aime la cruauté bestiale quand elle est feinte.

J'aime être sale pour pouvoir me laver.

J'aime retrouver un chapelet de souvenirs au détour d'une photo floue.

J'aime Celle qui vit dans mes rêves... et mes cauchemars.

J'aime redevenir un enfant naïf et curieux.

J'aime embellir le réel pour le rendre presque supportable.

J'aime me dire que je suis libre et qu'il fait beau.

J'aime les ruines enfouies et les symboles inexplicables.

J'aime la nuit brumeuse et silencieuse.

J'aime apprécier des choses inconnues ou détestées.

J'aime souffrir pour de rire et prendre un repos bien mérité ensuite.

J'aime classer ce que j'ai, et plus encore ce qui me manquera...

Quand je me retourne, je vois soit le temps qui passe, soit des gens infiniment de dos. A croire qu'ils vont TOUS dans la direction opposée à la mienne. Ils suivent les pancartes, point final. Moi, je me mets des œillères pour ne pas les voir, et je me fabrique mes panneaux personnels. Des petits panneaux artisanaux, simples et clairs dans leur substance amie.

Ils sont tellement compliqués, ceux des autres...

Quand il pleut, 90% des gens sont déprimés.

9% ne se prononcent pas : ils sont agriculteurs.

Et seulement 1%, dont je fais évidemment partie,

Se force à sourire pour énerver la somme de tous les autres réunis.

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