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Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.

Aristocratie du Vide & Sciences Exactes de l'Echec

Publié le par Wilhelm Leonide Von Goldmund III Jr.
Le Hangar aux Livres

Je suis dans une forêt avec de vagues connaissances. J'ai la caméra autour du cou et je m'apprête à filmer les arbres, mais le temps se gâte soudainement. Nous-nous éparpillons tous dans les bois, courant sous une pluie torrentielle. Je me réfugie dans un hangar immense et sombre. Il est si grand que je ne peux en apercevoir le fond. Une petite chaîne de métal pend du plafond. Je ne sais comment, je parviens à l'atteindre et je m'y accroche. Cela me rappelle le temps où je m'accrochais aux lianes dans la ravine de mon enfance, avec ma grand-mère.

Ce que je n'avais pas remarqué, c'est que la chaîne est fixée à un rail et que je commence à glisser vers l'avant. Je pense machinalement à ne pas laisser tomber la caméra. Je regarde en bas et je réalise que si je lâche j'ai peu de chances de m'en tirer sans dégâts. Plus je glisse et plus le sol s'éloigne. Je me cramponne de toutes mes forces au petit bout de chaîne qui commence à céder. Je distingue le bout du rail, mais le sol a fait place à un trou béant. Je bute contre le mur et j'appelle un peu bêtement à l'aide.

Un faisceau lumineux m'éclaire soudain. Une jeune fille munie d'une lampe torche me crie de ne pas m'inquiéter. Avec une agilité et un courage étonnants, elle enjambe l'abîme et parvient à me saisir la jambe. Après un moment d'hésitation, je saute en arrière en prenant appui sur le mur et me retrouve à ses côtés. J'essaie de comprendre comment ce sauvetage miraculeux à été possible, mais vu que les règles de l'espace semblent changeantes dans ce lieu, je laisse faire sans réfléchir outre mesure.

Nous commençons à rebrousser chemin vers la sortie. Inexplicablement, le sol n'est plus en pente. A l'entrée, une demi-douzaine de jeunes gens semble nous attendre. Ils me saluent et j'éprouve pour eux une sympathie immédiate. Ils montrent du doigt le plafond qui s'élève à une hauteur vertigineuse. Je distingue à présent quelque chose d'immense en haut, comme une grande plaque de bois, pleine et lourde.

Ils me guident pour monter jusqu'à la plaque, à l'aide d'un système de cordes et d'échelles soigneusement camouflés sur les murs du hangar. Arrivé à la plaque, je suis stupéfait. Je me trouve dans une espèce de village suspendu où vivent une centaine de jeunes personnes âgés de dix à vingt ans. Tous ont la même expression de paix et d'harmonie sur le visage. Je sens immédiatement que je fais partie des leurs. Ils me font visiter le village, dont les murs sont la plupart du temps composés de bibliothèques. J'ai l'impression que ce gigantesque grenier s'étend à l'infini.

Ils m'expliquent alors que leur principale activité est de trier, de ranger, et de lire des livres. En parcourant un rayonnage, je remarque des ouvrages magnifiques que je cherche à lire depuis longtemps. Une fille superbe aux yeux brillants de savoir est en train de tamponner des volumes. Elle m'accueille chaleureusement et me recommande des titres. Puis on m'emmène aux étages supérieurs.

Pour y accéder, il faut grimper sur une des nombreuses colonnes de chaises empilées qui montent à perte de vue. Tous mes guides se hissent avec la même agilité et la même aisance. Je tente de les suivre maladroitement et je tremble en pensant que si une des chaises bouge d'un centimètre, tout le village s'écroulera. Arrivé tout en haut, on me fait visiter le dortoir. Des habitants sont en train de ranger joyeusement des matelas dans un coin. Une minuscule fenêtre donne sur l'extérieur. Je regarde au-dehors et aperçois une grande ville bruyante et insalubre. Mes hôtes acquiescent avec un air désolé, puis m'entraînent à un autre étage.

Je passe quelques journées inoubliables dans ce « village » de rêve. Une petite fille brune semble s'être prise d'une touchante affection pour moi, et je décide de lui apprendre le peu de choses que je sais. Un soir, alors que nous sommes tous couchés, je suis réveillé par un bruit sourd. La gigantesque plaque de bois qui nous soutient vibre à un rythme régulier. Le bruit s'intensifie et la plaque se soulève et redescend, me donnant l'impression d'être sur un bateau. Les autres ont l'air habitués à ce genre de phénomène, mais moi je n'arrive pas à m'endormir. Je jette un œil à la petite lucarne, et aperçoit la cause de ce vacarme. Un ouvrier est en train de creuser le trottoir de la ville toute proche au marteau-piqueur. Un sentiment irrépressible de haine et de désespoir anti-citadin m'étreint alors.

Brusquement, la plaque qui nous soutient se fissure, puis casse brutalement. Je me rends compte avec horreur combien elle était fine et combien nous avons été inconscients. Quelques-uns de mes frères tombent dans le vide et disparaissent dans le noir, sans un cri. Le seul bruit audible est le ronflement insupportable du marteau-piqueur. Les fragments de plaque de bois s'affaissent dans un nuage de poussière.

Avec quelques amis, je parviens à descendre à l'étage du dessous par une des colonnes de chaises. Nous-nous disons que le seul moyen de nous en sortir est de regagner le sol avant que tout ne s'effondre. Je suis sidéré devant le calme et le sang-froid dont ils font tous preuve. Nous accédons à une autre rangée de chaise et commençons à descendre.

Mais l'un de nous déplace par mégarde le pied d'un tabouret, ce qui rompt l'équilibre de tout l'étage. Nous dégringolons dans une spirale de chaises, de livres, et de poussière...

De nombreux amis s'écrasent au sol, mais j'arrive à me rattraper in-extremis à un fragment de bois qui flotte miraculeusement dans les airs. Plusieurs jeunes gens m'imitent, et je constate avec soulagement que la petite fille brune est saine et sauve à l'étage du dessous. Nous parvenons peu à peu à regagner le sol et je m'étonne de l'absence de tristesse et d'abattement de mes amis. Ceux qui sont morts dans l'effondrement semblent déjà oubliés.

Les survivants forment alors silencieusement une grande rangée qui s'étale tout le long du mur du fond du hangar, contre le béton, alignés comme des fusillés. On me dit à l'oreille que la lutte ne fait que commencer.

Des aboiements, des cris, des sirènes, nous parviennent de l'autre bout du hangar. Une armée composée de CRS, d'adultes laids et bedonnants, grossiers et sales, à l'image de leur ville décadente, fonce sur nous. Nous leur jetons des cailloux, des bouteilles, des livres, tout ce que nous trouvons, mais ils avancent toujours.

Et ils finissent par nous massacrer... jusqu'au dernier, dont je fais évidemment partie.

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